Le chant des pistes

 Tout aux Îles parle de mobilité, de voyage, de transformation, d’impermanence. La « terre ferme » n’apparait surtout pas comme un bloc monolithique et immuable. Partout on perçoit le travail de l’érosion et les côtes continuellement se reconfigurent. D’année en année, les goulets et les chenaux se déplacent ; les dunes se redessinent ; des zones s’effritent alors que d’autres s’ensablent et s’amalgament. À une échelle temporelle plus étendue, des piliers de sel s’avancent à pas comptés vers la surface, présageant de nouvelles buttes, de nouvelles îles. S’ajoutent à ces déplacements silencieux ceux des mouvements migratoires et économiques du golfe, ceux, par exemple, des baleines et des phoques, des Acadiens, des Anglais, des Irlandais, de même que ceux des Mi’kmaqs qui venaient accoster sur l‘archipel pour la morue et l’ocre. Encore aujourd’hui les Îles sont rythmées par les itinéraires des bateaux de pêche, et sont balayées par le va-et-vient des touristes et des résidents saisonniers.

À l’occasion du Chant des pistes, dix artistes des Maritimes et une artiste de La Manche seront conviés à se mettre à l’écoute de cette mobilité inhérente, constitutive des Îles-de-la-Madeleine. Trois semaines durant, à l’affût, ils développeront des œuvres-trajectoires sur l’ensemble du territoire. Leur entreprise ambulante se forgera en s’attachant aux pistes d’un cétacé, d’une légende enfouie, de savoir-faire maritimes, et à quantité d’autres parcours et sentiers qui demandent à être investis pour s’énoncer. Chacune de ces pistes leur suggérera un rythme, une manière de se mouvoir, et débouchera immanquablement sur des entrées dans le paysage auxquelles nous n’aurions autrement pas accès.

Rappelons que Le chant des pistes fait écho à un ouvrage de l’auteur et voyageur anglais Bruce Chatwin. Dans ce livre, l’auteur s’est intéressé à la cartographie chantée qui permettrait aux aborigènes d’Australie de se repérer sur le continent tout en maintenant vivants, à la surface de la Terre, leurs grands mythes fondateurs. Ces derniers envisageraient le territoire telle une partition musicale à décoder, à performer. De cette référence lointaine, étrangère somme toute au contexte maritime, nous retenons une manière d’actualiser la connaissance topologique, historique, mythologique du territoire, en le parcourant. Les Îles-de-la-Madeleine seront alors envisagées du 5 au 25 juin 2016 comme un réseau de lignes, de pistes dormantes que les artistes mettront au jour pour les faire vibrer.

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« Les aborigènes ne concevaient pas le territoire comme un morceau de terre délimité par des frontières, mais plutôt comme un réseau de lignes et de voies de communications entrecroisées. (…) C’est en chantant le nom de tout ce qu’ils avaient croisé en chemin – oiseaux, animaux, plantes, rochers, trous d’eau – qu’ils avaient fait venir le monde à l’existence. (…) Pour peu que vous connaissiez le chant, vous pouviez toujours vous repérer sur le terrain (…) La totalité de l’Australie pouvait être lue comme une partition musicale. »

Bruce Chatwin, Le Chant des Pistes

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Commissaire

Caroline Loncol Daigneault est auteure, chercheuse et commissaire. Avec l’écriture comme lueur première, elle traque les pratiques de la pénombre de même que les filiations de l’art et de l’environnement. Ses projets de commissariat comprennent la Biennale de sculpture de Saint-Jean-Port-Joli placée sous le signe de l’Hospitalité (2012), ELLE MARCHE Blue Mountain (2012), une exposition-laboratoire avec l’artiste Vida Simon développée sur l’île Fogo à Terre-Neuve puis présentée à OBORO ; ainsi que le Laboratoire parcellaire, une résidence d’auteurs qui a donné lieu à un cycle de médiation et à un ouvrage qu’elle a dirigé aux éditions La Peuplade et OBORO.